Rêve sur ce tableau : « La sépulture de Saint-John Perse ». J’étais en compagnie d’un homme à l’élégance d’un autre âge. Je suis brocanteur, me disait-il, assis droit derrière une grosse boîte posée entre nous, dont le couvercle lui arrivait à hauteur du buste. Je soulevais ce couvercle et découvrais un amoncellement de vieux grille-pain endommagés reliés entre eux par une ficelle, avec cette étiquette : « Ayant appartenus à Saint-John Perse ». L’homme s’éloignait à présent sous les pins. J’étais gagné par une infinie perplexité à l’idée qu’il s’agissait peut-être de Saint-John Perse lui-même, à jamais reconverti dans cette activité de brocanteur.



Maurice Ravel regarde la plage. A gauche, hors champ, nous avons Nijinsky, assis au piano, qui d'une main droite distraite déchiffre l'un des mouvements de Daphnis et Chloé, s'arrête un instant, reprend plusieurs mesures en arrière et dit : "Sur cette phrase-là je verrais bien deux grands jetés et une chute dans la farine, non ?" - Excellent, dit Ravel, fixant la ligne d'horizon, oui parfait, oui, ah oui la farine, je n'y aurais pas pensé"... La mère de Maurice, Maria Deluarte, entre dans la pièce, s'approche de son fils, en espagnol lui murmure : "Baveuse, l'omelette ?"... Les trois sortent alors de la pièce à pas lents, un peu théâtraux. Silence. Il est 13h02.


Rêve. Je suis avec un dénommé Montieux devant une fresque ancienne, sans doute du 16ème siècle. Un homme âgé se joint à nous et dit à ce Montieux que je suis peintre. Où travaillez- vous? me demande l'homme âgé, se dirigeant vers un autre endroit de cet espace indéfini. Je lui emboîte le pas, le gratifie d’un sourire. Il finit par me demander si je vis à Paris, à quoi je réponds oui. Cela paraît le satisfaire. Nous pénétrons dans son atelier, une salle au plafond très haut, encombrée d’une quantité de choses en tous genres, où je retrouve Montieux (que je croyais avoir laissé derrière moi), assis en compagnie de plusieurs personnes qu’il semble connaître et à qui je suis présenté. Le peintre que je suis attire sur lui des questions (auxquelles je fais des réponses évasives). Vous voyez quoi, là ? me demande un homme, qui désigne une toile signée Matisse dont le style n’a rien à voir avec le vrai Matisse (dans le rêve cela n'a aucune importance). Du mimosa, me souffle Montieux en me posant la main sur l'épaule. Du mimosa, je répète à cet homme. Ah bon ? me fait-il. Vous, qu’est-ce que vous aviez vu ? je lui demande, mais il n’a pas encore vu grand- chose si j’en juge par l’expression de son visage (qui s’anime ensuite). Il déclare voir un personnage avec une moustache. Ah pas du tout, moi, je conclus, et je sors sur un balcon, d’où l’on voit quelques mètres en contrebas les rails d'un funiculaire, et plus bas la plage des Mimosas, c'est du moins ce qu'on me souffle à l'oreille...

Rêve au cours duquel je suis arrêté à mon atelier par deux policiers. Il n’y est pour rien, dit ma mère apparaissant dans la pièce et me désignant aux deux policiers d’un geste du bras sur mon épaule. Mais je suis gentiment invité à les suivre (ma mère aussi). Ils changent d’attitude, ensuite, dehors, sur le trottoir, nous font entourer d’autres policiers, nous séparent elle et moi. Quelqu’un me fouille. Monte là, toi, me dit sèchement le jeune qui avait été aimable juste avant là-haut à l’atelier. Il me pousse sans ménagement sur la banquette arrière d’une voiture où se tient déjà quelqu’un, au volant, une femme. Bonjour, lui dis-je, par réflexe (elle me répond), et dans ce réflexe, qui me surprend moi- même, j’entrevois pendant une fraction de seconde ma vie de peintre là-haut, ces décennies de peinture dont le destin est scellé tout à coup, là, à l’intérieur de cette voiture, dont le résultat désolant, en somme, me saute aux yeux. [Suite incertaine]... Un lieu où ma mère et moi nous retrouvons. L’atmosphère de ces retrouvailles, pour autant, dans ce bureau, ne prête pas à la moindre équivoque, car nous y sommes rassemblés assez nombreux, un juge (petit, affable), nous deux, nos deux avocats, la greffière, et un policier devant la porte. Nous pouvons espérer un verre d’eau si nous demandons à boire, et la greffière va le chercher quelque part dans l’établissement, une eau du robinet de couleur marron...


"Les Noces de Cana". Un festin nuptial où tous sont vêtus comme au seizième siècle, rassemblés dans un décor vénitien ("palazzo"), rassemblés autour d'un Christ impénétrable et comme absent de cette joie fastueuse, de cette démonstration d'élégance. Véronèse aurait paraît-il voulu montrer la compromission de l'Eglise avec le siècle, et par là donner raison aux protestants. Véronèse aurait puisé son inspiration dans la pensée de Calvin. Soit. Bon, je suis un calviniste un peu "défroqué", personnellement... mais s'il est vrai que nous les protestants avons suscité une telle force plastique, je dois peut-être revoir ma position. Quoique.

Idée pour un tableau : au premier plan un jeune garçon dissimule une charge explosive dans une casserole remplie de blanquette de veau, tandis que derrière lui on devine la scène d'un théâtre où se déroule la représentation d'une pièce au cours de laquelle un homme déguisé en dervish tourneur est précipité sur une étale de fromager (je ne devrais pas noter mes idées, elles n'aboutissent jamais).


Un matin de la semaine dernière, j'allais entrer au Franprix, quand brusquement j'avais en face de moi, au milieu du trottoir, parmi les piétons qui encombrent souvent l'entrée du magasin, un homme d'une quarantaine d'années qui distribuait des tracts politiques d'un bord qui ne m'intéresse pas. J'ai ralenti parce qu'il me tendait à moi aussi ce tract. Mais au dernier moment je lui ai dit non merci je ne fume pas. Demain jeudi, m'a-t-il alors rétorqué aussi sec, vous volerez une robe de chambre, vous ! Absorbé dans mes pensées, j'ai cru à un genre de dicton, à quelque formule ironique de remerciement. J'ai continué à faire ce que j'avais à faire. Je suis ensuite rentré chez moi, pensant à l'assez jolie fantaisie de cette repartie, demain jeudi vous volerez une robe de chambre, vous ! que je pouvais volontiers m'approprier, c'était mon style, et finissant par estimer plus ou moins confusément sa nature divinatoire. Mais le lendemain je n'ai volé aucune robe de chambre.

Des chercheurs viennent de découvrir un texte inédit de Claude Lévi-Strauss, où l’on découvre une étude argumentée et définitive sur les différences entre l'idée de manteau et celle de veston, étude qui avait été opérée par de nombreux travaux en sciences vestimentaires depuis le début du vingtième siècle. Cette étude lie les deux figures du manteau et du veston comme deux figures non-poilantes partageant une même signification : le non-poilant par opposition au poilant. Mais Claude Lévi-Strauss ajoute une troisième figure : celle de la mansuétude. En décrivant le manteau et le veston comme des notions étrangères à la mansuétude, c'est-à-dire hantées par cette altérité qui les déborde, il éclaire la fascination qu’exercent ces figures non-poilantes en les plaçant dans une position extérieure à l'idée même de non-poilade ou de poilade, d’où elles viennent la défier et l’inquiéter. L’alliance de ces trois figures marque, selon Claude Lévi-Strauss, l’entrée dans le domaine du savoir de trois processus historiques constitutifs de la modernité et de sa rationalité à travers l’exclusion inclusive de figures qui définissent son autre nécessaire : le goudron.

Rêve : Je suis dans le noir, sur le palier d'un étage. Je cherche une porte, que je finis par distinguer en dépit de l'obscurité. Une porte sombre, de couleur verte. Elle se découpe imperceptiblement à proximité de la ferronnerie d'une cage d'ascenseur, dont la cabine attend là, à l'étage. J'y devine une silhouette qui m'observe, immobile, silencieuse : Johannes Vermeer. Je m'apprête à lui ouvrir la porte de l'ascenseur lorsque une personne se présente derrière moi, m'éloigne brusquement de la cabine et me dit: "Ne vous mêlez pas de ces histoires." La cabine quitte alors le palier pour s'élever dans les étages. Me penchant, je l'aperçois qui disparaît vers une zone très éclairée, d'où me proviennent de faibles échos.


A propos de ma peinture les anglais parlent de reminiscence of Edward Hopper, et d’un curious cerebral undercurrent, faisant là sans le savoir allusion à ma tendance à rejeter les sujet tournant autour du cricket, secrète phobie dont je me suis depuis longtemps expliqué auprès du docteur B. (adolescence traumatisée par un séjour linguistique dans le Sussex). Oui, la galerie de Londres qui exposait ma peinture avait confusément perçu quelque chose, mais elle ignorait la teneur exacte de ce courant sous-jacent lié à mon adolescence (jamais donc de terrain de cricket dans ma peinture), et j’entends garder le mystère, laisser libre cours à l’imagination : une hantise chez Frémond d’être enfermé dans une crêpe au sucre ? (jamais non plus de crêpe dans ma peinture).

Variante d'un rêve récurrent. Je suis dans un marché aux puces. Je viens d’acheter la partition originale de la Passion selon saint Matthieu, mais dédicacée par Jean-Paul Sartre, « ce qui fait sa rareté » me dit le vendeur. J'achète également un vieux short en lin ayant cette fois appartenu à Jean-Paul Sartre. Un homme s’approche alors de moi, se présente en qualité de « directeur de l’Institut Sartre», me remercie de ma générosité et m'arrache la partition. Je le regarde s’éloigner. Une grande tristesse s’empare de moi. L’homme revient et veut emporter également le vieux short. Je vais pour lui reprendre la partition mais il prétend alors être Jean-Paul Sartre, ce qui me saisit de surprise. Et je me réveille.

Je suis au volant d’une voiture américaine des années soixante, dont on me dit qu’elle mesure environ douze mètres de longueur et cinq de largeur. A mes côtés, un homme que, dans ce rêve, je connais depuis ma jeunesse bien qu’il semble n'être âgé que d’une vingtaine d’années. Il me dit qu’il a publié une dizaine de livres sur le « thème du pneu et de l’énorme ». Il me conseille de rouler lentement. J’ébranle cette berline de paraît-il onze tonnes, à la mollesse traîtresse et au freinage hélas assez traître également, holà, en effet, attention, hé ho. L’homme m’ordonne de m’arrêter là tout de suite sur le bas-côté. C’est dingue ça, me dit-il, non mais tu as vu où tu roules ? (au milieu de la chaussée, oui, avec une tendance à gauche, pourquoi, c’est défendu ?). Il reprend le volant, nerveux, m’abreuvant d’assertions délibérément blessantes faisant état de mon incapacité à traiter moi aussi du pneu et de l’énorme, ce qui me laisse tout à fait indifférent. Et lorsqu’intentionnellement j’ouvre ma portière en marche, celle-ci heurte avec violence un obstacle disposé sur le bord de la route, provoquant un orage et des éclairs à la place du conducteur, phénomène atmosphérique que j’observe comme depuis l’espace, complètement protégé de ce danger.


Gustav Klimt se tient au fond d’une grande salle de restaurant et souhaite me montrer une chose, mais je ne parviens pas à le rejoindre [... ]. Je le suis finalement jusqu’au fond d’une autre salle aux murs nus, sans néanmoins pouvoir l’approcher. J’avais dix-neuf ans, déclare-t-il, désignant au loin (comme au fond d’un paysage) ce qu'il appelle un autoportrait enfant, que je distingue mentalement, les yeux fermés, une œuvre peinte à la gouache, d'une grande maladresse, composée de couleurs hideuses. Pour donner le change je souris, l’air connaisseur, apprécie le rendu de la peau, des ombres, des reflets, de l’aspect soyeux des cheveux.

Quel était donc ce rêve de la nuit dernière, si particulier? Je tentais d'en rassembler les morceaux, ce matin, marchant dans le Bois. Je finissais par m'asseoir sur un banc. Et j'attardais mon regard sur la surface sombre de l'étang, sur le sillage d'un canard, qui accrochait la lumière blanche du ciel et vibrionnait lentement en s'évasant, notais que ce sillage ressemblait à celui d'un bateau traversant un lac de montagne, que j'aurais observé depuis une hauteur. C'est alors que j'avisai les bribes de ce rêve, rêve a priori dépourvu de rapport avec l'instant présent, rêve au cours duquel une personne m'enfermait dans un panier à linge sale. Comme je marchais plus tard dans les sous-bois, j'essayais de comprendre pourquoi j'avais associé ce rêve et le sillage de ce canard, d'établir un lien entre le panier à linge sale et l'animal. Je me rappelais ceci : je n'étais pas seul dans ce panier à linge sale, mais en compagnie d'un garçon de mon âge, inconnu, et vêtu d'un blazer à carreaux (le détail obscurcissait encore les choses).

Rêve de cette nuit. J’apporte à un homme une feuille blanche sur laquelle j’ai écrit le mot idéal, feuille qu’il examine avec beaucoup d'attention, en silence... Puis il dit que c'est intéressant, que par ailleurs il voit là autre chose qu’un mot, peut-être une forme située aux confins de la pensée... Je ne vois pas ce qu'il veut dire mais je réponds que merci ça me touche beaucoup, que je cherche à échapper à mes attitudes compulsives en matière de mots, que l'idée du mot idéal me plait, qu'ainsi je romps un peu avec mon "fond"... que j'ai peut-être trouvé un moyen de formuler différemment ma pensée, enfin que ce mot me plait, que c'est évident... "Oui, poursuit-il, c'est évident..." Et il me dit que ma peinture tourne autour de ce mot, que je ne dois pas me résigner à "abandonner" ce mot, que l’abandon de l’idéal est un concept bourgeois, que la résignation est bourgeoise... Il tend la main droite au-dessus de son bureau, comme pour me dire au revoir. Je la lui serre. Et nous demeurons un long moment silencieux. Alors, me dévisageant, il finit par murmurer, solennellement, comme s’il prononçait une parole divinatoire : "Vous ne vous résignerez jamais en amour". Et je quitte les lieux (une pinède) sur un grand tapis qui se soulève.

En 828, afin de rivaliser avec Rome et son saint patron Saint Pierre, le doge de Venise cherche un nouveau protecteur pour sa république en remplacement de Saint Théodore dont certaines rumeurs faisaient état des aspirations trotskistes. Qui choisir? L'évangéliste Saint-Marc?... ah oui tiens bonne idée, oui, il était venu évangéliser la région au 1er siècle. Deux marchands vénitiens se chargent donc d'aller voler les reliques sacrées de cet évangéliste dans une chapelle du petit port de pêche de Bucoles proche d'Alexandrie en Égypte, où il avait souffert le martyre (l'aspirine n'existait pas). La basilique Saint-Marc est alors spécialement construite pour abriter ces reliques auxquelles l'église catholique prêtait à l'époque des pouvoirs divins (les gens tout de même). Marc devient ainsi le puissant Saint Patron de Venise, avec son lion comme symbole. Voilà. Mais bon, quand on visite on trouve ça tout de même très encombré d'Orient, on a rien contre, c'est superbe, on reconnaît néanmoins que Proust a raison, c'est encombré... Notre-Dame de Paris est plutôt moins encombrée, non?... si si, ah si!

J'étais dans le noir, je cherchais une porte, que je finissais par distinguer malgré l'obscurité, une porte verte, un vert sombre. Elle se découpait tout près de la ferronnerie d'une cage d'ascenseur. L'appareil attendait là. Je devinais quelqu'un à l'intérieur, qui m'observait, immobile, en silence. Une femme en qui il me semblait reconnaître ma mère... une mère. Une femme coincée dans l'ascenseur à cause d’une panne. Je me suis réveillé avec un sentiment de culpabilité dû à la pitié que cette pauvre femme censée être ma mère m'inspirait. Je ne pouvais rien pour elle. Mon sentiment dans ce rêve : Je voulais une autre mère, de qui personne ne s'approcherait, que j’aurais pour moi seul, une mère des bois, mon cerveau se développerait au grand air, comme les arbres, tourné vers la lumière du soleil, elle me traînerait partout avec elle, creuserait des niches avec ses mains, une mère destinée à ma purification, que je retrouverais le soir à l'écart dans la nature, qui m’attendrait, noierait mon être dans le sien, alors je ne serais plus moi, mais une certaine conscience que D.H. Lawrence appelle la blood- consciousness, la conscience du sang, seulement vertébrée... Elle serait ma mère, venue du fin fond des âges, non pas une mère que le temps aurait inventée par hasard, mais qu'il aurait transportée jusqu'à ce point. La plus pure essence de ma mère... Bien bien. Mais selon le docteur B. ce rêve ne parle pas d’elle, ou d'une quelconque mère, il parle de moi, c'est moi qui suis dans l'ascenseur, coincé entre quatre parois, et toujours selon lui c’est encore probablement un écho de l’incident de la semaine dernière entre Miromesnil et Saint-Augustin quand la rame bondée est restée à l’arrêt dans le tunnel pendant quarante minutes et que la fille collée à moi écoutait David Guetta au casque en se trémoussant.

Ecrire sur le ridicule de l’ocre rouge n’est pas le meilleur moyen d’inspirer les éditeurs. Je crois que toute ma vie j’aurai l’ambition de ce livre, que je n’écrirai jamais - je peux le dire maintenant. Cinq volumes, ou trente-deux volumes, allez, sur le ridicule de l’ocre rouge, oui, pourquoi ne pas fantasmer cette idée à l’infini, comme tous les bruns madère et autres verts réséda, les couleurs ridicules que je bannirai pour l'éternité, les violets minéral et gris de Payne, mon dieu. Est-ce que nous faisons tous, nous les peintres, une sorte de bilan de nos palettes ? Et que devrais-je dire de ce rouge Hélios et de cette laque géranium, aïe aïe aïe, maintenant que j’ai appris la seule chose qui vaille : ce vieux polo qui passe, je sens qu’il passe, s’élime, je le sens au niveau des coudes qui laissent voir la peau en silence, sans rien dire, et j’ai presque l’impression de voir l’enfance tout près de moi, comme un ami que je retrouve par hasard.

Idée de titre pour un tableau : Léon Tolstoï brutalisé par des majorettes dans une petite gare de Sibérie, titre maintes fois envisagé, jamais utilisé, à cause de sujets généralement trop éloignés de l'idée, comme une scène de terrasse dans le Midi ou un intérieur de brasserie à Montparnasse. Manteaux et Jardins, mon autre idée récurrente, pourrait en revanche convenir à tout type de sujet, mais le mot manteau me pose un problème sonore, l’ayant je pense trop souvent prononcé à une époque de ma vie. Il reste bien sûr J’ai rudement envie de faire un tour d’auto-tamponneuse, hélas ma peinture ne représente jamais de personnage féminin. Il me faut donc être philosophe, me contenter pour l’instant de titres moins exigeants tels que Faut se le faire, ou Edgar Poe under a bridge table.

Cette nuit, j'ai rêvé de la mer, une mer calme, au bord. Le vent souffle des collines situées derrière moi. Le chuchotis à peine perceptible des vagues a quelque chose de rassurant, comme le bruit régulier de la rue ou le paysage qui s'assombrit lentement. La mer est d'un bleu profond, maintenant. Au large, elle moutonne. Elle me donne une sensation de fraîcheur. Cela me rappelle mes étés sur la presqu’île de Giens, les jours de mistral. Ce vent-là, d’ici (le lieu n'est pas identifié), venu des collines, a sur la mer et sur moi des effets semblables à ceux qui m'ont été familiers.

De mon vieux carnet de notes : "Rêve au cours duquel j’enfile un manteau, puis un autre, et encore un autre... quatorze manteaux en tout." Je suis content d'avoir retrouvé cette note, qui comporte une similitude avec un rêve tout récent que je n'ai pas noté et dont il me reste ce fragment : ma mère m’offre pour Noël un short ayant appartenu à Franz Kafka, que j'enfile, puis un autre que j'enfile également... quatorze shorts. Bizarrement ma peinture ne fait jamais écho à ces rêves, tant mieux d’une certaine façon. Le short est d'ailleurs assez peu présent dans la peinture occidentale.

Maurice Ravel a composé les cinq pièces de Miroirs après être passé en 1905 au rayon salles de bain du magasin Bricorama de Boulogne-Billancourt. Dans son Esquisse autobiographique, il écrit en 1928 : « Miroirs est un recueil de pièces pour le piano marquant dans mon évolution un changement considérable qui a décontenancé les gens habitués jusqu'alors à me voir fréquenter le BHV [...] Le style de Miroirs a autorisé mes critiques à compter ce recueil parmi les ouvrages qui participent du mouvement dit impressionniste. Je n'y contredis point, si l'on entend parler par analogie. Analogie assez fugitive d'ailleurs, puisque l'impressionnisme ne semble avoir aucun lien avec le magasin Bricorama. Ce mot de miroir, en tout état de cause, ne doit pas laisser supposer chez moi la volonté d'affirmer une théorie subjectiviste sur la salle de bain.»

Au début de ce rêve, j’éprouve un inexplicable sentiment de culpabilité. Je m’approche d’une baie vitrée. Cette baie est là, je la touche. A l’instant même où mes mains l’effleurent, elle se brise. Alors je sens l’air extérieur, j’entends le léger bruit de la ville, je vois une avenue à demi ombragée, en bas. Un homme est à mes côtés, petit, qui ressemble trait pour trait à Maurice Ravel. Il est calme, parle abondamment sur un ton monocorde. De ce propos je retiens confusément que selon lui j’ai brisé cette vitre pour donner une raison à ma culpabilité, que je ne dois en revanche pas m’inquiéter car il s’agit d’une culpabilité bénigne. Je pense que cette culpabilité est bénigne, donc, et que ce diagnostique aurait par ailleurs été inacceptable formulé par toutes autres personnes que Maurice Ravel.

Rêve : Je suis à bord du paquebot United States qui, comme dans la réalité, est à l'abandon dans le port de Philadelphie. Tout est délabré. Mais on m'a dit qu'il y avait encore un commandant de bord, et qu'il s'agissait de Duke Ellington. Au début du rêve, je suis dans ce qui était à l'époque la grande salle à manger des premières classes. Je pense à Duke Ellington. Je le sens très éloigné de moi, sur un autre pont, ou même dans la ville de Philadelphie, peut-être en train de jouer dans un théâtre. Je le cherche en direction d'une coursive rouillée, là-bas, au bout de la grande salle. Je suis en larmes. Ce qui me bouleverse, c'est d'avoir vu souvent ce navire à l'époque de sa splendeur dans le port du Havre, sans être jamais monté à bord. Maintenant que je suis là, tout est fini, délabré, rouillé. Il y a une odeur de cuisine, de pâtisserie, comme si la vie allait reprendre sur ce paquebot mythique [suite incertaine...] Duke Ellington est là, accompagné d'un contrebassiste et d'un batteur. Il est assis devant un piano droit hors d'usage et tente de sortir des sons, en vain. Quand il se tourne vers moi, son visage exprime la déception de ne pouvoir me réconforter. Il s'empare alors de la contrebasse et interprète Mood Indigo sur la corde de mi, la plus basse... Quand je me réveille, je suis encore tremblant d'émotion.

Rue Vieille-du-Temple, une grande galerie très lumineuse. Je m’arrête un instant devant chaque tableau, des travaux à l’huile d’un abord disons difficile, dont les titres se composent d’un mot, Emergence par exemple, plusieurs tableaux pouvant porter le même titre, suivi alors d’un chiffre, ainsi Arche I, II, III, etc..., jusqu’à XII. Ombre IV présente un fond uni au beau milieu duquel l’artiste a sommairement peint, en noir, une minuscule silhouette humaine. Ce fond, je m’en aperçois après un moment, est constitué de zones d’aspects changeants selon l’emplacement du regard (brillantes, mates), et je m’amuse à me déplacer devant le tableau, à chercher parmi les reflets les dessins habilement dissimulés par l’artiste, dont aucun, hélas, en dépit de ma bonne volonté, ne m’évoque la moindre forme reconnaissable. Il y a juste cette petite silhouette humaine énervante, à laquelle incombe une trop lourde tâche. Un homme s'approche de moi, en outre, l'air sérieux : Je peux vous renseigner ? (Les gens tout de même.)


Dans ce rêve, je longe la rue Mazarine en compagnie de Gertrude Stein. Elle dit "pouet". Je lui propose de passer chez moi. Trop de fatigue, non, elle veut rentrer chez elle. Nous hélons un taxi boulevard Saint-Germain, pour nous y presser l'un contre l'autre (c'est Alice Toklas qui est au volant). Nous répétons "pouet" ensemble. Il est tard, nous glissons sur des artères désertes, dans un véhicule où entre si peu de bruit que nous conversons à voix basse et nous taisons aux feux rouges. Comme nous passons entre le jardin du Luxembourg et les façades du lycée Montaigne elle dit qu'une attirance confuse guide aussi ses pensées vers le mot "ébouriffé". Je regarde défiler les grilles, au travers desquelles on devine de sombres endroits. Elle dit "bounty", elle bouge un peu contre moi et elle ajoute "errol garner", je passe mes mains sur les manches de son blouson, son visage exhale une image d'Espagne fiévreuse et monastique, elle apparait d'une beauté presque divine, le sentiment vous entoure qu'on ne peut accéder à elle que fortuitement. Quand le taxi s'arrête rue Delambre elle déclare que pouet, je réponds que pouet aussi, elle sourit tendrement puis elle me tend un livre et je dois sortir, elle ouvre sa vitre, me demande de dire encore un truc, je dis "larmor", elle ajoute "bouh"... Quand les feux arrière du taxi s'évanouissent dans la rue d'Odessa je reste assis un moment sur les marches du hall, un long moment. Il me semble que je dois ressentir quelque chose, mais quoi ? peut-être un événement va-t-il se produire, non, mes pensées sont calmes.

Le pavillon surplombe la ville et l'estuaire, il est entouré d'un grand jardin planté de pins maritimes centenaires. Il a été construit dans les années soixante en bas de ce qui était un jardin plus grand, un parc. Le parc d'une maison de maître où j'ai passé mon enfance et qui est aujourd'hui divisée en appartements. Les baies vitrées de ce pavillon ouvrent sur le ciel, la mer et la ville. L'estuaire aveuglant est constellé de petites taches grises. J'observe le panorama à la recherche du nuage et de l'ombre correspondante. Un nuage approche sur le port, sur la ville. L'ombre nous enfouit comme un grand drap. Puis nous sommes entre deux ombres. Une autre, plus profonde, suit au loin sur l'estuaire. Elle nous happe. On en perd les limites, elle embrasse à la fois Honfleur, Deauville, le large. La mer est d'un vert sombre. Je me ramasse un peu sur moi- même. Je regarde le lointain.

Simone de Beauvoir est tournée vers l'intérieur de la pièce, moi vers l'extérieur. Je l'observe à son insu (elle m'arrive en dessous du menton). Elle se retourne vers l'extérieur. Nous parlons à voix basse (entre autres de vêtements, de ses vêtements à elle, elle n'aime pas le rouge), nous attardons contre cette fenêtre, l'un près de l'autre, un moment encore... [suite incertaine et reprise du rêve après réveil.] Comme nous longeons en silence le couloir d'un appartement vers la porte de sortie, dont les deux battants de couleur sombre se découpent au fond, je m'immobilise devant l'un des tableaux accrochés là, une aquarelle, encadrée sous verre (une série de taches sur un papier à gros grain), à l'étrangeté de laquelle, dans un élan qui me surprend moi-même, je dis être sensible. Elle s'étonne que je ne lui en aie jamais parlé. Sartre m'a fait plusieurs fois décrocher celle-là, me dit-elle, désignant une autre aquarelle au-dessus d'un buffet. Je crois qu'il s’agit aussi d’un tableau abstrait, moi, cette aquarelle-là. Elle doit me détromper, me dévisage, m'explique que cela représente une foule de pêcheurs tunisiens occupés à piéger des thons dans un filet, mais qu'elle, elle voit une parade phénicienne. Et vous? me demande-t-elle. Elle fouille dans les affaires de sa secrétaire, s'est à cet effet glissée derrière le comptoir, sous lequel elle disparait tout entière. Moi? Une bagarre, je vois une bagarre, finalement.

J'essaye de ne pas trop vous ennuyer ici avec ce problème dont je vous ai déjà parlé, chers lecteurs, mais l'un de mes anciens psychothérapeutes continue de me relancer chaque mois depuis deux ans par des sms auxquels je réponds inlassablement en lui expliquant que ses méthodes ne me conviennent plus, que taper sur des piles de cartons avec une pelle de chantier ne m'a jamais fait progresser d'une quelconque manière, mais c'est plus fort que lui, il me propose et me repropose les mêmes techniques, comme celle qui consiste à hurler des onomatopées telles que badaboum, vlan, chtong, bang et j'en passe, mais aussi atchoum, miam- miam ou toc-toc...Et depuis deux ans, donc, je bute toujours sur la question de savoir quoi lui répondre, sans le blesser. Je pense que toutes ces thérapies ont atteint une limite qu'il faudra bien un jour avoir le courage d'admettre, et tant pis si nous devons vivre avec nos troubles, les miens sont finalement peu handicapants (achats compulsifs de robinetterie) comparativement à ceux dont souffrent des populations entières qui s'entassent l'été sur des promène- couillons pour aller aux Îles. Donc non, et d'abord mangeons plus sainement, demain j'attaque le chewing-gum aux endives braisées, sans sucre.

J'expérimente encore de nouvelles solutions pour améliorer la qualité de mon sommeil. Une petite brochure jetée récemment dans ma boîte aux lettres préconisait l'achat d'un kit composé d'une trentaine d'éléments, entre autres d'un pyjama à col roulé, tiens tiens intéressant le pyjama! et livré dans les deux jours, encore efficace après mille lavages, couleur au choix, j'ai choisi un gris anthracite à fines rayures verticales. Premier essai, avec seulement la veste de pyjama : aucun résultat, il fallait tout de même s'y attendre, pas grave, bon. Deuxième essai, et cette fois j'enfile plusieurs éléments, dont un pantalon en osier et des chaussures de golf : endormissement rapide mais réveil tout aussi rapide après environ trois minutes d'un sommeil émaillé de rêves au cours desquels je suis sous la soie sauvage avec Astrud Gilberto qui chante Desafinado assise sur mon ventre. Impossible de me rendormir. J'enlève les chaussures de golf, ainsi que le macfarlane et le chapeau melon censés me "mettre en fréquence basse", s'ensuit un épisode aigu d'hypothermie et de sudation. Troisième essai avec seulement sur moi le blazer croisé bleu marine : sensation qu'on essaie de me faire rire sous toute sorte de prétextes, nuit hachée... Bref non. Il y a bien une dernière solution, mais elle consiste à pétrir toute la nuit une fausse crêpe en latex (les gens tout de même).

L'homme était Claude Lévi-Strauss. Lui aussi, de la terre, il s'en était mis sur les mains en jouant dans le jardin. Bon, disait-il, il y a du savon de Marseille quelque part ? Oui, oui, là-haut, à la salle de bains, dans un placard. Nous montions. Du genou, je poussais la porte de la salle de bains, allumais du coude l'ampoule du lavabo, et, les mains en suspension devant moi, demeurais sur le pas de la porte, le temps qu'il jette un regard circulaire dans la pièce, s'extasie sur le réseau de fissures qui parcourait l'émail du lavabo, de la baignoire et du bidet, sur la robinetterie d'autrefois, sur la baignoire sans coffrage (tout ce dont il avait rêvé à une époque, moins maintenant). Quant au bidet, que j'avais décoré de rayures noires, il lui trouvait une ressemblance avec un zèbre [fin du rêve, si j'excepte une courte scène qui a posteriori semblait le prolonger, au cours de laquelle j'enfourchais un zèbre pour traverser la chambre de mes parents en pleine nuit].

Université Inter-Âges dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. Autour de moi, seulement des gens de la génération de mes parents. Toute la première partie du rêve consiste en une intervention du professeur encore caché derrière un grand rideau, on l'entend dresser une interminable liste de tous les objets pouvant servir de projectile au cours d'une manifestation, notamment au moment de la dispersion. Son assistante apporte sur l'estrade lesdits objets à mesure qu'il avance dans sa liste. Standing ovation lorsqu'enfin il apparaît et dépose un pavé sur le bureau. Mais ce qui surprend le plus, ce ne sont pas les extincteurs, les chaises de bars, les barrières de sécurité ou les pare-chocs de voitures, non, c'est une carcasse calcinée de Volkswagen, apportée par six malabars. Dans son explication le professeur spécifie le caractère authentique du vestige et précise que la voiture a été précipitée en flammes sur les forces de l'ordre depuis le toit d'un immeuble de la rue Gay Lussac en 1968. Explosion de rires quand il s'installe au volant de la carcasse et dit: "Je vous ai compris ".

Rêves successifs en cette fin de nuit, comme une séquence répétée plusieurs fois avec d'infimes nuances. Je suis assis dans le métro et mon voisin de banquette, un inconnu, me demande si j'aime John Lennon, à quoi je réponds que oui dans Jealous Guy par exemple, il ne laisse jamais rien filtrer de son jugement sur ma réponse, se contentant de prononcer des phrases confuses concernant Erroll Garner, avant de se lever et de sortir toujours à Chaussée- d'Antin. A mon réveil définitif, je tape Erroll Garner sur mon téléphone : aucun lien vers John Lennon, et pas davantage vers Erroll Garner en tapant John Lennon, bon. Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés, dommage d'ailleurs, ah! la voix inclassable de Lennon et les mains décalées d'Erroll, ça aurait eu de la gueule (mais Yoko n'aurait pas été d'accord, pas de bed-in à trois).

Depuis l'intérieur d'un lieu immense je regarde un paysage urbain qui ressemble à celui de mes tableaux. Un dénommé Albert est à mes côtés. Il porte un ensemble magnifique de chez Rohmer (Eric Rohmer est couturier dans ce rêve), il m'entraîne parmi des gens, me présente, s'enquiert de mon opinion sur eux, me désigne des célébrités que je ne connais pas. Tout le monde porte des vêtements fabriqués me dit-on par les habitants d'une vallée du Népal. Et l'on se plaint ici ou là, ce qui consterne cet Albert. Alors, à la hâte, il s'ingénie à rendre la joie, apparaissant à cet effet dans des tenues voyantes, dévidant en tous sens de gigantesques rouleaux d'une matière rougeâtre comparable une fois par terre à de la cendre, criant sur son passage : "Dégagez dégagez!"... Des autos tamponneuses de fête foraine sillonnent ce vaste lieu. A bord de l'une d'elles je crois reconnaître Eric Rohmer. Robert murmure : "Il fait des serviettes de bain aussi"...

Rêve de cette nuit : Le plancher est pourri, disait le général de Gaulle, et personne ne prêtait la moindre attention à ce qu'il disait ensuite à propos du contenu de cette buanderie, pas même moi, qui notait cependant, car je me trouvais juste à côté de lui, son état de saleté, du moins celui de ses vêtements, et ça ne devait pas être mieux à l'intérieur. A tout hasard, je lui demandais s'il n’y avait pas ici une embarcation à bord de laquelle nous aurions pu lui et moi faire un tour sur le lac, me doutant je ne sais pourquoi de la réponse, qui en effet ne tardait pas. Le général de Gaulle, alors, s'éloignait un peu de moi, un bout de bois à la main, et je le voyais longer un parterre de dahlias, traîner les pieds sur l'allée de gravier, asséner aux fleurs de temps en temps un coup de bâton qui leur arrachait quelques pétales. J'ai des trucs à faire, lançait-t- il de loin.

Au début de ce rêve, Erroll Garner est assis au bord d'un lit, moi debout près de la fenêtre. Il faudrait qu'on enlève tout ça, dit-il en désignant des images collées aux murs. Il observe l’un des coins de la pièce, au-dessus de la tête du lit, où parmi d’autres images est accroché un clown peint par Buffet. Il dit qu’il hésite tout de même, que c'est marrant. Puis il monte debout sur le lit, ôte les quatre punaises, roule le poster, le maintient roulé à l’aide d’un élastique trouvé dans une boîte en plastique remplie d’élastiques de toutes les couleurs. Depuis la fenêtre nous jugeons de l’effet produit par la disparition de ce clown, en venons à recenser ce qui mérite ou pas de rester sur ces murs. Il y a des Mao, quelques Che, une ou deux Chevrolet Corvette, des Rimbaud au plafond, des Jimmy Page ici et là, deux ou trois petits Chirac à droite de la porte, un Sardou... Je dis que les Jimmy Page moi j’aime bien ça. Nous nous taisons, nous asseyons par terre, adossés à la fenêtre. Il joue avec l’un des doigts de sa main droite, l’annulaire, qu’il soulève et lâche, obtient que celui-ci produise un claquement sur la toile de son pantalon...

Variante d'un rêve récurrent. Je suis sur le trottoir d'une rue indéterminée, face à un inconnu, un vendeur ambulant, "d'articles en tout genre" me dit-il. Il m'interroge sous forme de questions brèves, qui ont trait à des domaines si disparates que de l'une à l'autre je ne parviens pas à me concentrer (le domaine de la musique semble dominer, notamment du piano). Je le sens : mes réponses n'ont aucune cohérence, ce dont je ne m'inquiète d'ailleurs pas (j'en conclus qu'il fait une expérience de vente). Il est voûté derrière un chariot qui se présente pour moi un peu comme un piano à queue, un large couvercle en occupe toute la longueur, que je pourrais ouvrir. Il me semble coincé entre cette sorte de piano et un mur. Le dessus de l'instrument lui arrive à hauteur des yeux. Je l'écoute. J'ai l'intuition que, compte tenu de sa position inconfortable, sa voix faiblira, et s'éteindra. Il finit en effet par se taire. J'ouvre alors le couvercle et découvre à l'intérieur un amoncellement d'objets endommagés, parmi lesquels un lot de mini tabourets de piano reliés entre eux par une ficelle et portant une étiquette indiquant Ayant appartenu à Erroll Garner. Quand je m'éloigne, j'éprouve une grande tristesse en pensant que cet inconnu était peut-être Erroll Garner lui- même, réduit après sa mort à cette activité de rue.


Ma vie d'artiste peintre comporte de nombreux rituels, et je ne crois pas être une exception parmi les artistes, corporation très touchée par ce mal, certains maîtres comme Picabia allaient jusqu'à changer de veston toutes les heures, au quart. Je suis ritualisé, soit, disons que je le suis trop, et en dehors même de l'atelier. Bien. C'est vrai que l'habitude de frapper trois fois mes espadrilles sur le bord de la baignoire avant de les enfiler est ridicule, je songe donc à ne les frapper trois fois que les jours pairs et par exemple une seule fois les jours impairs, pour changer... Et mes pyjamas, que je pourrais frotter avec du jambon le mardi une semaine sur deux, plutôt qu'avec du lard toujours le mercredi... Cette prise de conscience me fait un bien fou, allez savoir pourquoi.

Maurice Ravel regarde la plage. A gauche, hors champ, nous avons Nijinsky, assis au piano, qui d'une main droite distraite déchiffre l'un des mouvements de Daphnis et Chloé, s'arrête un instant, reprend plusieurs mesures en arrière et dit : "Sur cette phrase-là je verrais bien deux grands jetés et une chute dans la farine, non ?" - Excellent, dit Ravel, fixant la ligne d'horizon, oui parfait, oui, ah oui la farine, je n'y aurais pas pensé"... La mère de Maurice, Maria Deluarte, entre dans la pièce, s'approche de son fils, en espagnol lui murmure : "Baveuse, l'omelette ?"... Les trois sortent alors de la pièce à pas lents, un peu théâtraux. Silence. Il est 13h02.

Idée pour un tableau : au premier plan un jeune garçon dissimule une charge d'explosif dans une casserole remplie de blanquette de veau, tandis que derrière lui on devine la scène d'un théâtre où se déroule la représentation d'une pièce au cours de laquelle un homme déguisé en dervish tourneur est précipité sur une étale de fromager (je ne devrais pas noter mes idées, elles n'aboutissent jamais).

J'aime le mot pinceau, mais la vie oblige à en utiliser d'autres, pantalon par exemple, qui n'a aucun intérêt, ou boîte, auquel les gens ne résistent pas et que j'essaye personnellement d'utiliser le moins souvent possible, qu'il faut caser par exemple dans une phrase comme : mais monsieur ceci est une boîte en fer (il y a des gens à qui il faut le dire, pas toujours commodes)... Le mot approximatif, lui, survient en toutes circonstances (comme vibraphoniste, qui n'est pas un mot facile), mais je n'ai jamais eu à l'utiliser.


Un jour de juillet, au Louvre, j’ai approché mon nez de cette petite toile de Vermeer, La Dentellière, et j’ai senti le tableau. Derrière moi, quelqu’un s’indignait : why does he do that? Je ne savais pas, en l'occurrence ça ne sentait rien, mais je sens toujours les choses, la nourriture, les pages des livres, le linge propre. La personne (une dame d’une soixantaine d'années, en nage, plus ou moins américaine et qui connaissait un peu la langue française) semblait comprendre, mais avec le tableau de Vermeer elle ne comprenait pas. J’ai expliqué que je pouvais deviner beaucoup de choses ainsi, et ça l’a fait sourire car j'ai reniflé l'intérieur de son sac à main. En éclatant de rire et avec un fort accent elle a dit en français : quel âge ? J'ai répondu trente-neuf ans bien sûr. Et avec le mien ? demandait un monsieur ironique d'une soixantaine d'années lui aussi, au fort accent et en nage lui aussi (sans doute le mari de cette dame), me tendant, hilare, une petite sacoche infâme, ouverte. J'hésitais : quatre-vingt-neuf, eighty-nine. L’homme riait, figé dans sa sueur. Bref. L’odeur d'un tableau est comme l'enfance, elle s'évapore avec le temps. Je regardais par l’une des hautes fenêtres sud du Musée, ouvertes vers la Seine. Sur les berges d’en face, les passants se hâtaient en direction de l'ombre des arbres.

Ce soir, cette phrase dans le métro, à Trocadéro : "J'ai vu ça en Campanie dans les jardins du palais de Caserte", prononcée par une grosse femme blonde qui s'exprimait à la cantonade, les traits dilatés par le plaisir, entourée d'amis nombreux qui venaient de monter dans le wagon avec elle. Elle s'est laissée tomber sur une banquette libre, comme sous le choc de ses propres paroles. Elle a glissé à l'oreille de sa voisine un bref propos que personne ne pouvait entendre. Une amie du groupe faisait alors une réflexion concernant le palais de Caserte, qui donnait lieu à d'autres réflexions plus ou moins audibles, et un échange semblait s'organiser petit à petit autour de ce palais, que beaucoup connaissaient. Puis quelqu'un a lancé : " Doudou vous parle!". Un homme a raconté une blague (avec l'accent espagnol - le personnage était Picasso enfant). On s'esclaffait. S'ensuivait un brouhaha au sujet de la jalousie que Picasso suscitait. La suite se perdait dans une explosion de rire provoquée par un grand type mince qui ressemblait à Boris Vian : il ponctuait ses blagues de gestes et de grimaces qui exprimaient bien ce qu'il fallait comprendre (rires étouffés ici et là), il parlait avec un petit accent étranger, ouvrait sa chemise, exhibait son ventre, lâchait parfois une considération d'un niveau supérieur, sifflets d'admiration, applaudissements, il jouait la fausse immodestie, relançait les applaudissement. Bon. Ils sont descendus à La Muette et le wagon est retombé dans sa torpeur.

D'un vieux carnet de notes : "Rêve d'une selle de scooter sous laquelle je n'arrive pas à me glisser, je dois pour cela ôter un manteau, puis un autre, et encore un autre... quatorze manteaux en tout." Je suis satisfait d'avoir retrouvé cette note, qui comporte une similitude avec un rêve tout récent que je n'ai pas noté et dont il me reste ce fragment : j'achète une grande valise, quand je l'ouvre je découvre un short ayant appartenu à Jean-Sébastien Bach, que j'enfile, puis un autre que j'enfile également... quatorze shorts (les rêves tout de même).

Rêve : Je participe comme invité à une émission de télévision, c'est du moins le sentiment que j'ai, mais il n'y a aucune caméra, aucun technicien, pas de décor particulier, le lieu s'apparente à un amphithéâtre et nous sommes des centaines à nous trouver là pour ce que la personne debout sur l'estrade appelle un "direct". Cette personne est un homme au début du rêve, puis une femme... De grands haut-parleurs diffusent des questions, auxquelles les participants doivent répondre à tour de rôle. A mesure que je sens venir mon tour je m'aperçois avec soulagement que la seule réponse faite par les gens qui m'entourent est : je ne sais pas. Cela n'entame jamais le moral de la personne présente sur l'estrade, qui va et vient en expliquant des choses que je ne me rappelle plus maintenant. Lorsqu'enfin une question s'adresse à moi, je réponds que je ne sais pas, les visages se tournent dans ma direction, on me sourit de toute part [suite incertaine]... Je suis parmi un groupe de gens au rez-de-chaussée de l'établissement, nous marchons à une allure rapide vers une salle où vont être annoncés les résultats d'audience, tout le monde est vêtu de shorts et de chemises légères... Comme nous arrivons sur une plage, je reconnais ma mère à mes côtés, qui prend ma main, doucement... Elle a une vingtaine d'années. Elle me dit : "Tu sens cette odeur de buis?"... et j'éprouve un affreux sentiment de perte affective, qui me réveille en sursaut.



Aujourd'hui j'ai envoyé par mms cette photo au docteur K. Il l'a examinée avec beaucoup d'attention, m'a-t-il répondu par sms quelques minutes plus tard... Puis il a écrit que c'était intéressant, que par ailleurs il voyait là autre chose que de la peinture, peut-être une forme située aux confins de la pensée... Bon, je ne voyais pas ce qu'il voulait dire mais j'ai répondu que merci ça me touchait beaucoup, que je cherchais simplement à retrouver les musiques des années 60, que cette pochette des Stones me plaisait, qu'ainsi je me rappelais mieux les troubles de mon adolescence... que j'avais peut-être trouvé un moyen de formuler différemment ma pensée, enfin que cette pochette me plaisait quoi, que c'était évident... "Oui, poursuivait-il, c'est évident"... Il m'envoyait alors un mms le représentant déguisé en Mickey Mouse. Et nous demeurions un long moment sans correspondre. Trois heures plus tard il finissait par écrire: "... ça fera cent soixante euros". Et j'éteignais mon téléphone (les gens tout de même)

Dans ce rêve interminable et entrecoupé de semi-réveils, mon professeur de dessin est la personne que j'aime le plus au monde, lui-même m’adore, me choie, exécute pour moi de magnifiques travaux au fusain, que j'emporte à la maison avec grand plaisir. Mais il quitte l'établissement pour un autre situé à Paris. Je me sens abandonné. Je l'efface alors de ma mémoire, je ne veux plus qu’on prononce son nom. Et je refuse désormais de travailler au fusain. Vers la fin de ce rêve, en traversant les jardins du Trocadéro, je vois une dame âgée installée avec son carton à dessin, traçant au fusain sur une petite feuille quelques maigres, maladroits et désuets contours de la tour Eiffel, spectacle qui me remet en mémoire le souvenir de ce professeur et me soulage d’un grand poids secret, moi qui depuis l'époque rendait cet abandon d’autrefois seul responsable de ma répugnance pour le fusain. Devant cette dame, il m'apparaît que je n'avais à l'époque pas compris le ridicule de cette technique, ni son destin malheureux.

Je me tiens immobile au milieu du jardin qui entoure la maison de Carl Gustav Jung à Zurich. Autour de moi, une réception. Les convives vont et viennent dans ce jardin, dans la maison et jusque dans les étages. Personne ne remarque un détail : la chambre de Carl Gustav Jung est éclairée. Le spectacle est sans pareil. Mais lorsque je tente plus tard de m'introduire dans la maison, je dois présenter à une sorte de vigile une valise que je n'ai pas. Où se la procurer? J'interroge des gens évasifs qui instillent en moi une angoisse affreuse. Tous possèdent cette fameuse valise (je le découvre à ce moment). [...] Je suis à présent à l’intérieur de la maison, dans une pièce en tout point semblable à mon actuel atelier parisien, en compagnie cette fois du célèbre psychiatre. Il est mon père. Je suis délivré de cette angoisse, soulagé de n’avoir semble-t-il plus besoin de la valise, valise dont j’écoute ce père me révéler l’essence si indispensable un instant auparavant. Ses paroles sont hélas prononcées dans une langue étrangère. Mon attention se porte alors sur ses gestes, de grands gestes voulant figurer l’envol d’un oiseau... Il s’ensuit un réveil progressif, au cours duquel ma conscience fait état d’un élément absent du rêve : la valise renfermait des mouettes. Et je ressens le désir absurde de rejoindre ce rêve pour une confirmation.

Attention au site tripadvisor.com. Sur le conseil de certains commentaires postés sur ce site, je viens de passer une petite semaine à New York pour essayer les chambres du Parker Méridien, en effet très calmes, du moins la mienne (située au 39ème étage face à Central Park). Bon. Mais le personnel de cet hôtel ne m'a fourni aucune explication satisfaisante sur la perte d’une grande partie de mes bagages, arguant d’une soi- disant exigence esthétique de l’établissement, tu parles, et le petit déjeuner vous est monté par des messieurs très stricts vêtus de shorts en osier. Je conseillerais donc plutôt le St Régis, à deux pas de là, où le personnel, plus proche de vos préoccupations, a pris gentiment en charge l'acheminement de mes bagages (finalement retrouvés) jusque dans la chambre, les valises bien sûr mais aussi mon V8 Ford ou mes pare-choc de taxi, et n’a fait aucune remarque au sujet de mes capots moteurs, mes câbles électriques, mes roues et mes fauteuils entassés à la salle de bain... Mais le petit déjeuner n’est monté à la chambre que jusqu'à 16h, contre 19h au Parker Méridien (22h au Hilton, mais ils refusent le port de chaussettes dans les lits).

Rêve : Un grand hangar. Une sorte de cadre sup montait sur une estrade, lisait un article de réglement et s'aspergeait le visage de sirop d'érable avant d'absorber une part de tarte aux pommes. "Oh l'autre hé" scandait alors l'assistance. D'un coup de sifflet il a ensuite introduit dans ce hangar un petit cortège constitué d'autres cadres sup poussant un lit à roulettes sur lequel était étendue une "cadre supe", celle-ci s'est redressée et d'une voix faible a déclaré être couchée dans ce lit depuis trente ans, trente ans sans boire ni manger autre chose que des restes de ratatouille froide. Nouveau coup de sifflet du cadre sup : l'assistance a cette fois pouffé en choeur, longuement, ponctuant ce brouhaha de grands "oh l'autre hé". Ont suivi plusieurs autres démonstrations au cours desquelles notamment des cadres sup grossièrement déguisés en singes simulaient une lévitation juchés sur un genre de chariot élévateur bricolé, chaque fois l'assistance pouffant en choeur, répétant les mêmes "oh l'autre hé". A la sortie, chacun recevait un tract annonçant le retour au cinquante heures et suivait une distribution de petits flancs aux raisins ayant appartenu à Jacques Anquetil, que tout le monde refusait en disant "oh l'autre hé".

Dans mon rêve de cette nuit un homme assis à mes côtés dans un wagon du métro tient à la main un maillet en caoutchouc dont il assène subitement un coup violent sur le plateau en laiton ciselé de la table basse placée devant lui, puis il déclare être libre de frapper ce qu'il veut quand il veut. Un autre homme assis en face approuve, dit d'un petit air surpris et réjoui que c'est bien d'avoir pleinement satisfait son besoin de frapper le plateau de la table et de produire ce bruit assourdissant, mais que sans le discours qui a précédé (dans le rêve je ne comprends pas à quoi il fait allusion) il n'en aurait pas éprouvé l'envie impérieuse pour se défouler, qu'il a ainsi été dépendant plutôt que libre... Le premier homme quitte alors le wagon à la station suivante et je chante Stardust... and now the purple dust of twilight time steals across the meadows of my heart... m'étonnant moi-même de me rappeler ces paroles et de chanter juste.

Je pensais à un vert de Picasso, un vert légèrement bleuté, un peu sale, et simultanément je pensais à la Rapsodie Espagnole de Maurice Ravel, j'ignore pourquoi. Trouble, donc, à l'instant en écoutant cette oeuvre; elle fait surgir une Andalousie imaginaire; l'hispanisme ravélien est plus rêvé que scientifique, est plus proche de Carmen que de l'Amour Sorcier. J'aime ces premières mesures obsédantes à quatre notes de l'ouverture (Prélude à la Nuit), cela semble si espagnol, on les trouve pourtant dans le Qui tollis et l'Agnus Dei de la Messe Hongroise du Couronnement de Liszt, mais dans cette Rapsodie la répétition et l'orchestration lui donnent une couleur andalouse. C'est donc associé maintenant à ce vert de Picasso; cette musique est verte.

Rêve de cette nuit : Maman porte des vêtements amples qui cachent son corps. Cheveux noirs très longs. Nous sortons de la maison. Nous marchons d'une façon presque machinale, comme vers une destination déterminée. Les façades ensoleillées de la rue Félix-Faure éclairent nos visages [...] Nous sommes arrêtés devant une boutique d'alimentation spécialisée. Elle regarde les sortes de pâtisseries exposées en vitrine. Je la suis à l'intérieur, me maintenant un peu en retrait. Et je l'observe à son insu. Tout est long et noir chez elle, sa veste, ses cheveux, la courroie de sa sacoche d'ordinateur. Lorsqu'elle se retourne vers moi pour ressortir, tenant à la main un ballotin débordant de choses, elle sourit. Les traits fins de son visage contrastent avec le restant du corps, sans doute enrobé. Mais il y a une harmonie, que je ne parviens pas à expliquer. Nous longeons l'avenue Foch jusqu'à la mer. Nous partageons le contenu du ballotin, chocolats, frites, saucisses, pâtes de fruit, jambon de pays. Plus loin, sur la digue Nord, elle s'assied sur le parapet encore mouillée. Je m'éloigne pour jeter le ballotin vide dans une poubelle. A distance, je la regarde encore. Qui est-elle, après tout? Je pourrais la laisser là, partir. Je reste, et tout cela ne tient peut-être qu'à un fil, qu'à un goût de chocolat et de jambon dans la bouche. Je m'assieds à ses côtés et je ferme les yeux. J'écoute le bruit des vagues contre la digue, pensant à l'atmosphère du cinéma noir et blanc des années cinquante, à des scènes des Quatre Cents Coups, à ce Paris aux façades noires.

D'un vieux carnet de notes (1992) : Rêve d'une selle de scooter sous laquelle je n'arrive pas à faire entrer un individu, il doit pour cela ôter un manteau, puis un autre, et encore un autre... quatorze manteaux en tout. Je suis content d'avoir retrouvé cette note, qui comporte une similitude (entassement) avec un rêve noté le mois dernier : on m'offre une valise remplie de mouettes, que je n'entends pas (même en collant mon oreille contre la valise), elles s'envolent brusquement dès que j'ouvre. Et la nuit dernière j'ai rêvé qu'on m'offrait pour mon anniversaire une valise d'où émanait une ambiance sonore de type marin, oiseaux, ressac, mais en l'ouvrant je découvrais un vieux short ayant appartenu à Franz Kafka (les rêves tout de même).

Dans mon désordre de l'atelier j'ai retrouvé un cahier dont j'avais rempli seulement quelques pages à l'adolescence. J'ai vu dans ce cahier une certaine tristesse, pas une tristesse transcrite au présent, mais une autre, absente du cahier et dont j'ai souvenir aujourd'hui. Mon cerveau restitue cette tristesse, disons qu'il en délivre une image à lui. J'ai jeté ce cahier. Ensuite j'ai travaillé. Mais j'ai fondu en larmes. Mon geste n'était pas en cause. J'ai pleuré parce que j'entendais une voix lugubre, un appel à la tristesse qui émanait de ce cahier. Je ne suis pas triste, simplement j'ai peur de cet appel. Il y avait sur la page de garde de ce cahier cette phrase étrange : "L'Eternel est celui qui te garde, l'Eternel est ton ombre à ta main droite." J'avais dû la trouver quelque part, peut-être dans la Bible. J'aime assez cette poésie, un peu mystérieuse, qu'on arrange comme on veut. Il y a tout un mystère dans mon ombre : pourquoi est-elle à droite et pas derrière, pas à gauche ? Je ne regrette pas d'avoir jeté ce cahier. Il venait du lointain, il y est retourné. Un point dans le bleu de l'horizon, que le vent éloigne.

Rêve : Je suis à Venise, dans la chapelle du Rosaire de la basilique de San Zanipolo, assis sous un tableau de Véronèse, "l'Adoration des Bergers". Je pouffe bêtement, et la nature de ce fou rire a une grande et mystérieuse importance dans le plaisir que j'y prends. Je sors de la basilique. Un cratère de volcan s'ouvre au milieu du parvis. Personne n'a peur. Quelqu'un dit qu'il s'agit d'un oracle. Certains témoins de la scène sont équipés d'espèces de smartphones qui décryptent les oracles, il faut alors s'approcher d'eux pour comprendre ce qu'il se dit. Mais la cohue est telle que je ne parviens pas à m'approcher suffisamment. Les visages sont graves, une gravité qui ne m'atteint pas du tout, qui m'apparaît au contraire comme la chose à laquelle, confusément, j'avais pensé un instant auparavant, dans la basilique, pour expliquer la nature de mon fou rire...

Nous sommes une trentaine de personnes entassées dans une immense nacelle, notre ballon survole une chaîne de montagne dont on me dit qu'il s'agit de l'Himalaya, personne ne parle, le silence est absolu, nous sommes en quête de communion intemporelle et de vérités incultes. Parfois quelqu'un psalmodie une prière bouddhiste... [suite incertaine, peut-être bref réveil]... Nous sommes quatre ou cinq dans cette nacelle, très religieux, préoccupés de réincarnation, tout le monde se lamente à l'idée de disparaître un jour, de ne jamais plus exister, de sombrer corps et âme dans l'éternité silencieuse, de devoir tout laisser pour toujours, et même, me dit mon voisin, de "ne rien pouvoir acquérir durant notre vie que nous puissions au moins emporter". Seule nous anime l'idée d'éternelle douceur de vivre. Alors nous marmonnons des litanies en dodelinant de la tête, nous dévidons des chapelets et des fuseaux de laine, nous tripotons la tsampa, nous faisons de la bouillie dans du thé salé au beurre de yach (dégueulasse), il règne une infernale odeur de beurre. Je finis par me jeter dans le vide, je vole un instant au-dessus de toits et me pose dans la partie est du parc Monceau, devant les grilles de l'avenue Velasquez, que je franchis. Je tente d'entrer dans le musée Cernuschi mais un homme me barre le passage à cause de l'odeur de beurre que je porte sur moi. Je me réveille en nage.


Je me tiens immobile sur un toit-terrasse à New York, observant un homme immobile lui aussi, en qui je crois reconnaître Maurice Ravel. Il est assez loin de moi. Dans la première partie du rêve, des silhouettes se pressent dans mon périmètre immédiat, une clameur et de grands bruits se font entendre plus bas dans la pénombre de la rue, de gros objet (peut-être des voitures) tombent dans l’eau, des cris. Maurice Ravel, oui. Les mains jointes, je le regarde, regrettant de n'être pas à ses côtés, mais c'est ainsi : je n'ai pas le droit de changer de place. Je lui adresse d'absurdes petits signes (jugés comme tels sur l'instant)... Plus tard, je suis contre lui, si près que nos têtes se touchent. Les regards se portent alors vers nous et petit à petit je constitue la cible d'une conversation au cours de laquelle chacune des personnes encore non identifiées prend la parole à tour de rôle, à voix feutrée. J'identifie bientôt des musiciens, c'est du moins ce que je crois comprendre. L'un d'eux tente d'assommer un homme avec une contrebasse tenue par le manche, sans succès, assenant ses coups sur le parapet de ce toit, déclenchant une pluie de petites pièces de bois autour de nous. Maurice Ravel me demande : « Votre mère est américaine ? » Par cette question je sais obscurément que la sienne ne l’est pas, et que cela suscite en lui une certaine tristesse…

Piet Mondrian. Cette peinture perpendiculaire m'intéresse peu, me glace, intransigeante. Piet Mondrian va se brouiller avec un autre peintre, un ami qui partage ses visions, va se brouiller parce que l'autre introduit la diagonale dans sa peinture à lui, non mais oh! Bon, mais Mondrian lui-même m'intéresse car il est né dans une famille calviniste pure et dure, et qu'il a lorgné un moment ailleurs, pour finalement enfoncer le clou rigoriste, ascétique de ses origines perpendiculaire. Comme Piet je n'échapperai sans doute pas à mon éducation calviniste, du moins pas ce soir, on verra ça demain. De toute façon il y a des diagonales dans ma peinture.

Je suis dans un jardin d’hiver avec un inconnu, il est tiré à quatre épingles, je voudrais connaître son identité, rien n’atteste de la plus petite réponse, et je me sens dans l’impossibilité de poser la moindre question. Il y a là un ensemble de sièges en rotin enfouis sous la végétation. Dehors, les branches d’un cèdre effleurent l’extérieur des parois vitrées. Nous nous asseyons de part et d’autre d’une table basse, posons nos gobelets côte à côte sur le bord du plateau, veillons à ne pas déranger les cartes d’une partie de crapette en cours, soutenons une conversation commencée à l’intérieur de la maison, faite de généralités que nous assemblons au petit bonheur, ce qui me désole dans un premier temps, et finit par susciter en moi un sentiment de familiarité. Nous saisissons chacun un magazine sur la pile posée par terre à côté de la table, finissons par nous taire. Quand je me réveille, il est 3h44. Je me sens infiniment bien, je note ce rêve et me rendors aussitôt. Juste avant que mon réveil sonne à 8h30, je rêve à nouveau de ce même jardin d’hiver, exactement le même, mais sans la présence de l’inconnu, ni en moi la simple conscience de lui, et envahi par un immense et incompréhensible chagrin. Encore dans un demi-sommeil après la sonnerie du réveil, et repensant à ce dernier rêve (avant de relire mes notes concernant le premier, alors complètement oublié), je n’explique pas ce chagrin. Quand je

relis les notes du premier rêve, je comprends que, peut-être, l’inconnu me manquait dans le second, sans que j’en aie conscience.

Je suis à bord d’un paquebot d’autrefois. Tout est délabré, à l’abandon, désert. On me dit qu'il y a encore des passagers. Au début du rêve, je suis dans ce qui était à l'époque la grande salle à manger des premières classes. Ce qui me bouleverse, aux larmes, c'est d'avoir vu souvent ce navire à l'époque de sa splendeur dans le port du Havre, sans être jamais monté à bord. Maintenant que je suis là, tout est fini, vide, rouillé. [suite incertaine...] Une femme est devant moi (elle prétend être ma mère mais a les traits d’Erroll Garner, les cheveux lisses, plaqués, gominés). Nous sommes sur un pont extérieur du paquebot. Elle est accompagnée d'un contrebassiste et d'un batteur, elle-même assise à un piano droit hors d'usage, dont elle tente de sortir des sons, en vain. Son visage exprime la déception de ne pouvoir me réconforter. Elle s'empare alors de la contrebasse et interprète Mood Indigo sur la corde de mi... Quand je me réveille, je suis encore tremblant d'émotion.

Aujourd'hui je me suis endormi chez le docteur K., sur le divan, et j'ai fait ce rêve : Je suis face à Staline. Il m'interroge sous forme de questions brèves, qui ont trait à des domaines si disparates que de l'une à l'autre je ne parviens pas à me concentrer. Je le sens : mes réponses n'ont aucune cohérence, ce dont je ne m'inquiète d'ailleurs pas (j'en conclus qu'il fait une expérience). Il est voûté derrière un meuble qui se présente pour moi comme une commode, de larges tiroirs en occupent toute la largeur, que je pourrais ouvrir. Staline me semble coincé entre cette commode et un mur. Le dessus du meuble lui arrive à hauteur des yeux. Je l'écoute. J'ai l'intuition que, compte tenu de sa position inconfortable, sa voix faiblira, et s'éteindra. Il finit en effet par se taire. Et je me réveille. Je raconte alors ce rêve au docteur K., qui de son côté a noté les propos que j'ai tenus pendant mon sommeil, charabia plus ou moins intelligible me dit- il, semé de termes techniques propres à l'univers de l'aéronautique. Ah bon.

Rêve de cette nuit : Je suis assis dans une salle de spectacle toute blanche, à Paris, rue de la Chaussée d'Antin, une salle jouxtant une autre salle, plus grande, dans laquelle se joue une pièce de Jean-Paul Sartre. Dans ma salle à moi rien ne se passe. Je me lève, avec l'intention d'aller voir la pièce de Jean- Paul Sartre. Mais je longe d'interminables couloirs, découvre un espace uniquement composé de loges et de coulisses encombrées. Il me semble avoir passé mon enfance ici. Je me rappelle une enfance joyeuse, semée de manifestations que les autres n'entendaient pas, comme si l'on s'adressait à moi de loin sous le sol de cet endroit : des chants qui revêtaient des sens différents selon les jours. Je me rappelle qu'un manteau appartenant à Jean-Paul Sartre était autrefois accroché dans l'une de ces loges, un manteau phosphorescent portant l'inscription "Le Havre". Je retrouve la loge, mais le manteau n'y est plus. Je m'approche de la fenêtre, je fais un signe à un homme occupé à étendre du linge dehors (il s'avère qu'il accroche des clés de cadenas sur une corde à linge). Comme il ne me voit pas, j'actionne une sorte de corne de brume qui produit un son dont les échos se répercutent à l'infini, comme à la montagne. Je me penche. Et je tombe. Jean-Paul Sartre m'accueille en bas, chaussé de ballerines Ferragamo, que nous passons des heures à admirer tout en marchant ensemble le long du boulevard Haussmann.

J'entends à la radio les premières mesures d'un concerto d'Arcangelo Corelli, le numéro huit en sol mineur (fatto per la notte di Natale, pour la nuit de Noël). Ce que je vois : le ciel de Paris ressemble aux ciels des côtes normandes, les nuages filent vers le sud, chargés de houle, de solitude. La fenêtre est ouverte, le vent froid circule dans l'atelier, mêlant les effluves de café aux effluves de térébenthine qui les ont précédés. Eh oh oh! dis-je à la personne qui interrompt la musique pour annoncer le temps qu'on met pour aller de la porte d'Auteuil à la porte de Bercy, cinquante-deux minutes, non mais sans blague, faut arrêter avec ces fadaises (les gens tout de même).

Ciel bas à Paris, hier, lumière très faible, vers 16h cela s'éclaircit pendant que je suis allongé sur mon fauteuil relax, incapable jusqu'alors de choisir un titre pour ma toile, j'hésite entre Evêque en tenue de plongée et Solange aux hortensias. Je sors de ma torpeur, fonce à la grande librairie, à la recherche d'une idée de titre : achat d'un lot de trente exemplaires des Frères Karamazov où je découvre la mise en scène d'une fraterie en proie au désir de tuer le père, énorme déception donc, j'abandonne les livres dans une agence immobilière du quartier. J'opterai plus tard pour La mort de Sardanapale, toujours préférable à des titres comme André Gide dans son bain ou Fausse mobylette.


Note pour ces toutes premières semaines de la nouvelle année à l'atelier : 12/20. Satisfaction mitigée notamment à cause d'un T-shirt bleu foncé que je n'avais plus mis depuis des années et dont j'ai redécouvert trop tard les effets. Résultat : une sensation douloureuse tout au long des séances de la semaine dernière, pénible exécution d'une toile représentant André Gide déguisé en Garde suisse et frappant un jeune tunisien à l'aide d'un gigot d'agneau. Le vendredi j'ai troqué ce T-shirt pour un veston en tweed, gratté ma toile et tenté de peindre un autre sujet, sans conviction : une nature morte au singe congelé. Bon. Cette semaine, séances normales dans une blouse écossaise. Au téléphone, Martine a tenté de me rassurer en me parlant d'un pyjama de chez Agnès B. qui produirait des effets intéressants. À voir.

Rêve récurrent. Je marche sur une plage, l'été, vêtu d'un manteau. Un homme prétendant être Maurice Ravel s'avance vers moi, me reproche de ne pas être en maillot de bain, puis tente de me mettre de la compote de pommes dans les oreilles. Dans la version de ce rêve datée de la nuit dernière, ce comportement me dérange mais ne me surprend pas. Et quand l'homme s'éloigne, comme les fois précédente je dis :"Vous n'êtes pas Maurice Ravel". Mais cette fois il se retourne : je reconnais mon père.